
La centrale hydroélectrique de la discorde
Oreilla dispose d’un vaste territoire communal s’étendant sur plus de 16 km². Son territoire est intégré au réseau Natura 2000 et fait partie des Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique. D’un maximum de 228 habitants en 1851, sa population est tombée à 13 habitants en 2012, avant de remonter à 28 aujourd’hui.
Le canal gravitaire à ciel ouvert est l’une des particularités du village. Il s’agit d’un petit miracle d’ingéniérie traditionnelle qui serpente sur 9 km le long du versant nord de la vallée des Garrotxes pour alimenter le village en eau potable et d’irrigation. Ses nombreuses fuites nourrissent la végétation et la faune tout au long de son parcours. Depuis ses origines, son entretien a toujours fait partie des travaux collectifs du village. Avec la disparition de l’agriculture locale dans les années 70 du siècle dernier, cette tâche était devenue une activité rémunérée pour les membres du conseil municipal et des bénévoles originaires du village. Depuis le milieu des années 1990, une entreprise de réinsertion sociale se charge du nettoyage du canal après l’arrêt hivernal.
– En 2013, le maire d’Oreilla a pris contact avec M. Goudou – propriétaire de la société SHCN (Société hydraulique du canal de Nyer) – afin d’étudier la possibilité de créer à Oreilla une centrale hydroélectrique similaire à celle de Nyer. Connaissant bien les problèmes liés au canal d’Oreilla, cet entrepreneur jovial brossait un tableau radieux aux membres du conseil municipal : l’entreprise se chargerait de canaliser le canal, et garantirait l’approvisionnement en eau potable et d’irrigation sans aucun coût pour le village. La mairie et l’ASA n’auraient qu’à gérer les droits de passage de la conduite forcée sur les terrains situés à la sortie de la centrale. Nous ne savons pas comment les négociations se sont déroulées ni si la mairie a pris un quelconque engagement envers le SHCN. Le fait est que l’entrepreneur a acheté le matériel destiné à la construction hypothétique de la centrale hydroélectrique d’Oreilla avant même que le projet n’ait reçu un avis favorable de la préfecture. Ce matériel est entreposé depuis 13 ans dans un local de l’entreprise.
– Dès le début, le projet a suscité de nombreuses contestations, notamment de la part des pêcheurs. De plus, le dossier du projet présentait tant de lacunes et de manque de précision que la préfecture s’est vue contrainte de repousser sans cesse sa décision concernant l’autorisation d’un projet pharaonique à fort impact environnemental qui, entre autres, se justifiait par la nécessité d’assurer l’approvisionnement en eau d’un village comptant une vingtaine d’habitants permanents et dont la population passe à 50 personnes au mois d’août.
– Depuis l’accord conclu avec la SHCN, la mairie et l’ASA ont cessé d’investir dans la réparation ou le remplacement des tronçons les plus fragiles du canal ; elles n’ont pas non plus pris la peine de solliciter des subventions à cette fin. Elles se sont limitées à des interventions d’urgence. Le suivi quotidien de l’état du canal a été confié à un adjoint de la mairie, jusqu’à son départ après les élections de 2020. L’absence de réparations coïncidait avec la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes, qui ont accru la nécessité de débarrasser le canal des éboulements de terre et de pierres.
– Les élections municipales de 2020 ont entraîné un changement de maire à la tête d’une liste électorale sur laquelle la même famille dominait depuis 2001. Il s’agissait du premier maire nouvellement arrivé à Oreilla, mais qui avait la confiance de la famille de l’ancien maire. Par ailleurs, depuis la pandémie, le nombre d’habitants avait augmenté, comme c’était le cas dans de nombreuses zones rurales. Au début de son mandat, le nouveau maire s’est montré relativement ouvert aux initiatives des habitants désireux de s’impliquer dans la vie du village.
– Lors d’une assemblée générale du village, la proposition d’acheter des plaques metaliques pour recouvrir les parties du canal les plus exposées aux glissements de terrain a été approuvée, afin d’empêcher son obstruction de plus en plus fréquente. Un habitant a contribué financièrement à l’achat des panneaux et cinq autres se sont portés volontaires pour les poser.
– En février 2023, un important glissement de terrain a détruit le réseau d’approvisionnement en eau, déjà fortement affaibli par la sécheresse sévère, ce qui a contraint Oreilla à être approvisionnée par un camion-citerne pendant près de deux mois. Fin octobre 2023, une liste WhatsApp a été créée afin de pouvoir mobiliser les habitants pour les travaux de nettoyage du canal. Ce groupe fonctionne toujours aujourd’hui et, dans la plupart des cas, ce sont les nouveaux habitants qui répondent aux appels. C’est au sein même de ce groupe de voisins qu’est née l’idée de rechercher une alternative au projet de la SCHN, qui aurait un impact environnemental moindre tout en garantissant l’approvisionnement en eau potable.
– Dans le même temps, le maire – suivi par une partie de la population – a durci le ton à l’encontre des habitants soucieux de l’environnement. Non seulement il a intensifié les pressions sur certains des voisins les plus en vue de ce mouvement, mais il a également mené une campagne dans les médias régionaux consistant à exagérer la gravité de la situation à un point tel qu’il a présenté le projet de la SHCN comme la seule alternative à la mort d’Oreilla. D’autre part – probablement soutenu par M. Goudou –, il a fait preuve d’une telle insistance auprès des différentes instances politiques de la région que l’appel d’offres pour la centrale hydroélectrique a été relancé. Le caractère mensonger de son catastrophisme a été mis au jour en juillet 2026, lorsque des habitants ont découvert une source à environ 4 km du village, dont le débit est si important que – moyennant quelques mesures de prévention – il permettrait d’approvisionner le village en eau potable tout au long de l’année. Cette source traverse l’une des nombreuses propriétés d’un éleveur aisé qui fait partie depuis des décennies du conseil municipal du village, bien que son seul lien avec celui-ci soit son exploitation d’élevage. Une exploitation qui s’agrandit d’année en année et qui, apparemment, n’est pas enregistrée à Oreilla.
– Le point culminant de la campagne de harcèlement et de déstabilisation menée par la mairie contre l’opposition locale a eu lieu en février 2026, lorsque certains habitants ont présenté une liste électorale alternative en tirant parti des possibilités offertes par la nouvelle loi électorale élaborée pour démocratiser la participation dans les petites communes. La liste était présidée par une habitante qui vit depuis près de 30 ans dans le village et qui s’est toujours distinguée par sa capacité à s’entendre avec tout le monde. Le groupe aspirait à obtenir un ou deux représentants au conseil municipal. En réponse à cette initiative, le maire a engagé une procédure visant à exclure trois habitants de la liste électorale en raison de leur prétendu manque de résidence effective dans le village, sans parler des autres manœuvres à la limite de la légalité qu’il a déployées à l’encontre de ses opposants.
Le maire a perdu le procès concernant deux habitants ; le troisième a décidé de ne pas saisir la justice. Une autre surprise de taille est survenue la veille des élections, lorsque le maire a appelé la tête de liste alternative pour l’informer qu’elle et son mari (qui figurait également sur la liste électorale) étaient étrangement radies des listes électorales. Le maire a affirmé n’avoir rien à voir avec cette affaire, toujours est-il que la liste alternative a dû être retirée par manque de candidats inscrits.
– Peu de temps après la nomination d’un nouveau préfet, la tenue d’une enquête publique sur l’impact environnemental du projet de la SHCN a été décrétée, ce qui constitue l’étape préalable à l’autorisation du projet. Il y a eu plus de 250 interventions, avec un nombre à peu près égal de voix pour et contre. Le dernier jour de la présence publique de la commission, le maire a convoqué une quarantaine de personnes favorables au projet de la centrale hydroélectrique, parmi lesquelles figuraient également plusieurs maires des communes voisines. Pour couronner cette succession d’événements insolites, l’occasion a été saisie pour annoncer que la préfecture avait réservé 400 000 euros afin d’assurer l’approvisionnement en eau potable d’Oreilla au cas où le projet de la SHCN serait à nouveau rejeté. Dans le cas contraire, ces 400 000 euros serviraient à financer des aménagements dans d’autres villages de la région. Ailleurs dans le monde, on désigne ce genre de pratiques par l’expression « truquer les résultats des élections ».
En attendant le verdict – assez prévisible – du nouveau préfet, nous nous préparons aux tempêtes qui bientôt s’abattront sur nous.
[Horst ~ Asso. Canal d’Oreilla]
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